KOECHLIN Charles  (1867-1950)

      

Sonate pour violon et piano  Op.64   (1916)

 

1-      «Lumineux et féérique»

2-      Scherzo (Allegro con moto)

3-      Andante

4-      Finale (Allegro Molto Moderato)

 

 

 

  Ce polytechnicien entré au Conservatoire à 22 ans (classes de Massenet, Fauré) doté d’une forte personnalité et d’un véritable humanisme était épris de liberté et de sincérité. Pas de concessions, pas de reniement de son vrai sentiment personnel. Un compositeur totalement indépendant vivant à l‘écart des milieux culturels parisiens qui se moque des modes et des succès. Etre soi constitue le credo rousseauiste qui lui inspira cette attitude: «Tu sais combien peu je me préoccupe de la mode, et que si mon langage évolue avec les années, c’est parce que je le sens ainsi. (...) Je pense n’appartenir à aucun groupe, et j’écris toujours ce qui me plaît, sans souci de ressembler ou de ne pas ressembler  à tel ou tel» écrit-il à un ami en 1920. Pas de souci d’éclat révolutionnaire, de table rase du passé, mais une expression presque méditative, se suffisant à elle-même. En musique de chambre, des œuvres plus ou moins d’égale valeur, certes, mais pas d’œuvre phare non plus, toutes se rejoignant dans une expression intime et belle en soi. L’univers de Koechlin n’est pas tourné vers le futur, ni vers le passé d’ailleurs, il se nourrit d’un évident post romantisme dégagé du pathos égocentrique qui le caractérisait. Une harmonie dense et complexe quoique tonale, des phrases très expressives quoique rarement connotées thématiquement, des élans affectifs se dérobant vers d’autres univers, nous frustrant de toute résolution «attendue» (rejoignant par là le langage d’un lointain Brahms), des lignes contrapuntiques claires, des éléments polytonaux et atonaux, des tonalités modales, telles sont les principales caractéristiques du polytechnicien-compositeur. Son œuvre suscita peu d’intérêt de son vivant, les «éclairés» les moins inspirés la qualifiait d’ailleurs de naïve. On redécouvre encore aujourd’hui des pièces totalement oubliées, lui dont Fauré disait «qu’il faudra pour l’entendre [son œuvre] un public qui ne soit pas pressé».  

 

«Je vais vous raconter une histoire». Telle pourrait être l’exergue de cette sonate pour violon et piano (composée en avril 1916 et  créée le 18 mai 1917 à la Société Musicale Indépendante), tant son caractère est narratif et imagé. Dédiée à Gabriel Fauré, justement, elle trouve en son contexte temporel quelques clés: «Cette sonate a été composée pendant la guerre, en 1916, et vraiment à cette époque angoissée, sombre, tragique, je n’ai pu que me réfugier (au lieu de faire la musique de guerre !) dans un monde irréel de féerie et de rêve. Cette musique, pour moi, se passe dans une forêt enchantée, dans une atmosphère de contes et de légendes [d’où ce langage "modal" aux réminiscences médiévales, le Pelléas de Debussy n’est pas loin], au moins pour les trois premiers morceaux (le premier dans la forêt lumineuse, [clarté du ton de si majeur] ; le second, des danses delfes, de fées, sous le clair de lune: mais les mots sont ici trop précis et me gênent beaucoup, il y a aussi des sentiments humains qui interviennent, de nostalgie et despoir. De même dans le Nocturne quest lAndante. Enfin le final se passe dans un monde plus mystique, débutant par une sorte de carillon lointain –peut-être quelques processions danges- et le second thème vaguement douloureux, ainsi que le troisième (do, sol, lab, sol) seraient ceux de l’âme humaine aspirant à la béatitude de la procession mystique: d’où résultent plusieurs épisodes annonçant peu à peu un retour plus solide et plus triomphal du premier carillon, pour terminer par des accords éclatants en si majeur » (1921). Tout est dit. Œuvre à programme ?  Elle laisse suffisamment de place à la méditation et à l’imagination pour ne pas être totalement contrôlée par des images. «Légendaire, féerique et mystique» (Autobiographie), cette pièce incontournable du compositeur, en ce qui concerne la musique de chambre en tous cas, contient quatre mouvements inégaux en longueur: un 1er et 3e mouvements courts, un 2e et un 4e longs (surtout le 4e).   

 

Lumineux et féerique, le premier mouvement calme, sans lenteur cependant est une heureuse méditation dont une phrase à l’esprit thématique assure l’unité. Une mesure vague à dessein, de belles résonances du piano, un chant doux et mystérieux du violon, une harmonie on ne peut plus modale et instable imagent merveilleusement cette forêt lumineuse. Le Scherzo suivant très modéré (sans traîner) «dans un décor de forêt légendaire» laisse parler «la voix du poète aux accents parfois nostalgiques» alternant avec «les gambades de lutins, les dégringolades de gnomes» (Notes détaillées sur diverses de mes œuvres). D’une grande vivacité et d’une écriture très variée, ce mouvement alterne les passages rapides et plus lents dans un constant souci de narration imagée. S’il n’y a pas d’ «histoire» à proprement parler, il y a quand même des personnages en action et un décor. L’Andante, noté Lent quasi adagio, suggère «la nuit au bord de l’étang (...) [c’est] une méditation profonde et presque douloureuse, mais se concluant sur la plus grande sérénité». Le Final plus humain que théâtral contrairement aux autres mouvements laisse au violon une grande phrase (c’est le premier thème) soutenue  par les basses régulières du piano, donnant l’allure d’une passacaille. Trois thèmes se partagent ce mouvement d’une richesse contrapuntique exceptionnelle. Un premier aux accents enfantins laisse la place au deuxième représentant «L’homme... qui reste serein» et le dernier, majestueux, «la douleur humaine». De joyeux carillons donneront à ce final une empreinte résolument optimiste. On aura rarement entendu une œuvre au symbolisme si prononcé.