LA QUERELLE DES BOUFFONS

 

 

Introduction : chronologie des événements:

 

Une troupe de comédiens et chanteurs italiens, les «Bouffons» s’installe à Paris en 1752 pour y donner des opéras dans le goût italien. Mis à part Le Médée (1693) de Marc-Antoine Charpentier  (1634-1704) ou le Scylla et Glaucus (1745) de Jean-Marie Leclair (1697-1764), l’opéra français était resté dominé depuis le XVIIe siècle par quelques figures peu nombreuses, mais imposantes: Lully et Rameau. Il ne s’était guère renouvelé depuis la mort de Lully en 1687. Ce dernier, compositeur despote et dicatorial de la cour de Louis XIV n’a pas laissé la parole à d’autres expressions dramatiques que la sienne, celle de la représentation de héros mythologiques dont la grandeur et la solennité étaient à l’image du Roi Soleil.  La troupe des Bouffons apportait alors au public parisien des représentations d’un style totalement différent de ce qu’il avait pu connaître jusque là. . Le 1er Aout 1752, cette troupe donna une représentation de la Serva Padrona de Pergolèse (1710-1736, mort à 26 ans), comédie bouffe composée en 1736. Dés lors, les partisans du style italien (regroupés dans ce qu’on appelait «le coin de la Reine1») s’opposent férocement aux conservateurs du camp adverse («le coin du Roi»), défendant l’esthétique française. Selon les mots de Stéphane Goldet, la société fut saisie d’une véritable « affaire Dreyfus » de la musique avec d’un côté les supporters des italiens (les Bouffonistes »), adversaires acharnés des autres, partisans de la musique française. S’il on prend du recul, il s’agit ni plus ni moins d’un énième conflit jalonnant toute histoire artistique, un conflit des anciens et des modernes dont le sujet de discorde vient à séparer deux styles musicaux mais aussi deux esthétiques au sens large, deux conceptions de l’imitation de la nature chère à tous au XVIIIe et finalement deux conceptions politiques (« Rameau n’a été visé, dans la querelle, que dans la mesure où son opéra était, encore, à l’image du siècle de Louis XIV » (Philippe Beaussant)). Rameau, continuateur de génie de la tradition Lulliste était déjà fortement contesté. Le public commençait à se lasser de fêtes et ballets (ballets héroïques, comédie-ballets, pastorales-héroïques) dont l’absence d’action contribuait à figer des spectacles devenus plus contemplatifs qu’actifs.

 

1752:  (Février) Grimm, dans Lettre sur Omphale déclare: « La musique italienne promet et

           donne du plaisir à tout homme qui a des oreilles » . Les hostilités sont lancées, même 

            avant l’apparition de la troupe des Bouffons. Rousseau: « Tout Paris se divisa en    

           deux partis plus échauffés que s’il se fut agi d’une affaire d’Etat ou de religion. L’un,      

           plus puissant, plus nombreux, composé des grands, des riches et des femmes,   

           soutenait la musique française; l’autre, plus vif, plus fier, plus enthousiaste, était     

           composé des vrais connaisseurs, des gens à talent, des hommes de génie». Ce qui en      

           dit long sur la modestie de Rousseau...

          (1er Août): Serva Padrona de Pergolèse par les Bouffons, œuvre de référence dans cette

           querelle. Les représentations des italiens alternent avec le répertoire propre de      

           l’Académie Royale de musique, ceci multipliant les occasions conflits, on en venait   

           souvent aux mains.

          (18 Octobre):  Création à Fontainebleau du Devin du village, de       

           Rousseau, pièce faite sur mesure pour illustrer les théories de Rousseau, mais sans

           grande inspiration musicale.

           Rousseau publie la serva p en France en automne 1752

 

1753:  (Janvier) Cazotte   « La Guerre de l’opéra . Lettre écrite à une dame en province   

            pour quelqu’un qui n’est ni d’un coin ni de l’autre »

           (21 Février) Diderot « Au petit prophète de Boesmischbroda... »

           (Mars) Raguenet  «La Paix de l’opéra ou parallèle impartial de la musique française

                                         et de la musique italienne» 

           (6 Mars) Diderot «Les 3 chapitres ou la vision de la nuit du mardi gras au mercredi

                                        des cendres»

           (Novembre): Rousseau Lettre sur la musique française. Celui qui considérait la

           musique comme un art de combiner les sons de manière agréable à l’oreille écrit ce

           texte central dans lequel il prend violemment à parti la musique française. Notons au passage que la brouille entre Rousseau et Rameau était consommée depuis que l’auteur des Confessions s’était fait descendre en flèche par l’auteur de Castor et Pollux lors de la représentation en 1745 des Muses galantes, première œuvre lyrique de Rousseau. Dans sa lettre, il conclut: Je crois avoir fait voir qu’il n’y a ni mesure ni mélodie dans la musique française, parce que la langue n’en est pas susceptible;  que le chant français n’est qu’un aboiement continuel, insupportable à toute oreille non prévenue; que l’harmonie en est brute, sans expression, et sentant uniquement son remplissage d’écolier; que les airs français ne sont point des airs, que le récitatif français n’est point du récitatif. D’où je conclu que les français n’ont point de musique et n’en peuvent en avoir, ou que si jamais ils en ont une, ce sera tant pis pour eux.

 

1754:  (Mars) dernier spectacle des bouffons (I Viaggiatori)  fin de la querelle

 

Les éléments autours desquels s’articule cette querelle sont ceux-ci :

 

          1) Musique et nature. Nature des choses ou nature de l’homme

          2) Musique et langue. Harmonie ou mélodie

    3) Les conceptions dramatiques et le rapport au public.

 

Plan intéressant : celui dans Launay, Denise, La querelle des bouffons, Textes des pamphlets avec introduction, commentaires et index, Minkoff reprint, Genève, 1973

 

 

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I- Musique et nature. Nature des choses ou nature de l’homme

 

       D’abord deux mots sur Rameau (1683-1764)

Le compositeur lyrique est un homme mûr et expérimenté: lors de la création de son premier opéra, il a 50 ans. Il accomplit sa carrière comme organiste à Avignon, Clermont-Ferrand, et à Paris.

 

32 opéras (tragédies lyriques (dont Hippolyte et Aricie, Castor et Pollux et Dardannus), comédies-ballets (Les Indes galantes), opéras-comiques)

5 motets pour soli, chœur et orchestre

7 cantates profanes

5 séries de pièces de clavecin en concert

62 pièces de clavecin

une vingtaine d’écrits théoriques dont le Traité d’harmonie

 

Rameau apparaissait comme un personnage plutôt asocial, solitaire, ne laissant peu parler de sa personne. Il travailla dans l’entourage du roi et gagna en 1745 le titre de Compositeur du cabinet du roy. Il représente toute une sociologie française de la musique où l’on vénère les rares maîtres et soit disant génies nationaux en une production musicale plus cérémonielle que populaire, au détriment d’une variété et une multitude de compositeurs et de styles régionaux tels qu’ont peut les constater en Italie. Une vie musicale bien plus démocratique en Italie a contribué à ne pas figer la musique dans un ou deux personnages - clé.

 

 

Le fond du débat idéologique repose sur l’idée de Nature, sorte d’ultime référence dont La « mère » nature est utilisée à toutes les sauces pour justifier tous les points de vue, même opposés :

 

Pour Rameau, la nature, c’est en quelque sorte la nature du son , au sens physique: dans son Traité d’harmonie réduite à ses principes naturels de 1722, Rameau a voulu rationaliser le phénomène musical en l’expliquant du point de vue physique (le son fondamental et les harmoniques, en découle logiquement l’accord parfait). Ce phénomène est donc universel géographiquement et dans le temps. Enfermé dans ce principe d’auto-justification, il ne veut pas voir dans le phénomène musical l’empreinte culturelle forte. C’est à dire que pour lui, la nature se trouve uniquement dans le phénomène musical. Il hérite de Lully d’une conception se voulant universelle et dictatoriale faisant peu de cas de la diversité culturelle.

 

Rameau est un des derniers compositeurs, jusqu’à l’ère contemporaine, à avoir recours à la théorie pour justifier son art, comme si son œuvre ne se suffisait pas à elle même. En cela, il est l’un des derniers compositeurs à clore une pratique qui remonte au Moyen-âge, où théorie et pratique étaient deux branches égales de la musique. Il considérait d’ailleurs son art comme une science, selon l’étymologie médiévale de Ars qui veut dire science et non art.

 

Rameau mettait beaucoup de cœur à être connu comme théoricien, plus que comme compositeur. Sans doute s’agit-il là d’une mentalité typiquement française (parallèle avec mus italienne qui détrône la mus gothique et théorique française). le siècle cartésien n’est pas loin, et cela nous éclaire certainement dans la querelle esthétique qui nous préoccupe. Rameau n’est pas un homme de son siècle, il appartient encore au grand siècle, au XVIIe.  Il perpétue avec habileté et grand art un style musical mais aussi un comportement politique que Lully (1632-1687) avait établis avant lui.

 

Pour Rameau, la nature n’est pas un état psychologique proche de la simplicité, des sentiments purs, positivement naïfs ou bons à la Rousseau mais une série de constatations relevant de la physique du phénomène sonore, d’où un malentendu total avec Rousseau. Tout le monde est d’accord pour se préoccuper de nature, d’imiter la nature, mais à des degrés divers. Rameau, on l’a dit, appartient encore au Grand Siècle, il ne fait pas siennes les nouvelles conceptions des lumières.

 

Toute la théorie musicale de Rameau repose sur une harmonie (émission simultanée de plusieurs sons) issue du son fondamental. Il explique que les notes qui constituent l’accord parfait (do mi sol) sont issues de la résonance harmonique d’un son fondamental. Tout ceci est parfaitement exact. En effet lorsqu’un son acoustique est produit, les premières harmoniques entendus sont le do à l’octave au dessus, puis le sol, puis le mi.

 

Il y a un malentendu fondamental entre la justification acoustique d’un phénomène physique et la querelle esthétique qui nous préoccupe. A vrai dire, on peut considérer que l’œuvre de Rameau aurait très bien pu rester ce qu’elle est sans ses explications physique. Notons que bien que si les explications relatives au phénomène sonore sont certes universelles, il en revient à l’histoire esthétique d’affirmer qu’un accord est parfait ou imparfait. Si Rameau considère qu’un accord est parfait parce que les notes qui le constituent sont issues de la résonance d’un son fondamental, il en va tout autrement au Moyen-âge où on considérait qu’un accord (on disait une consonance à l’époque) était parfait  si le rapport pythagoricien de la corde tendue était le plus simple (expliquer la corde tendue et le rapport ½=octave, 2/3=quinte, etc). Ces deux théories, bien que totalement scientifiques et partant de l’observation du phénomène sonore brut, en arrivent à deux conceptions opposées: le Moyen-âge considère  la tierce comme imparfaite alors que Rameau la considère comme parfaite. On peut faire dire à la théorie ce qu’on veut (comme des statistiques).

 

 

Pour Rousseau, cette nature là, scientifique et sèche est inintéressante. La nature pour lui, est la nature de l’homme, sa bonté originelle (selon sa théorie), à la pureté de ses sentiments, bien mieux exprimés par la musique italienne. L’action des opéras ‘bouffe’ est bien plus proche d’une âme pure, intime, sincère, plus proche du cœur, bref plus humainement convaincante que dans la non-action contemplative de mythes, demi-dieux relégués aux vieux placards académiques poussiéreux (on verra après dans les thèmes des opéras).

 

 

« Pour Rameau, la musique est suprêmement rationnelle, égale sous toutes les latitudes et à toutes les époques: la compréhension de la musique est avant tout un phénomène universel. Pour Rousseau, tout au contraire, la musique exprime les infinies variétés du cœur humain et ne saurait en aucun cas être universelle dans sa forme. Le caractère de la mélodie ne peut que varier d’un peuple à l’autre, d’un moment à l’autre de l’histoire : la compréhension de la musique est donc un fait historique et culturel. L’auteur du Traité d’harmonie réduite à ses principes naturels a cherché les fondements éternels de l’art musical, et les as isolés dans le principe unificateur de l’harmonie, anx antipodes de ce «pythagorisme musical» , Rousseau considère que rien n’est plus antinomique avec l’expression des sentiments que la mathématique ramiste. » Stéphane Goldet dans l’Histoire de la musique de Massin.

 

 

Le malentendu est total et le débat est confus. Dans cette querelle, on n’oppose pas un argument à un autre de manière juste, c’est un peu un dialogue de sourds.

Phénomène de la résonance sonore : cela s’applique surtout à la musique instrumentale.

 

 

II- Harmonie et mélodie. Langue et musique.

                                                                                                                                                                  

      La mélodie est ce qui donne un caractère à une musique : «c’est de la mélodie seulement     

qu’il faut tirer le caractère particulier d’une musique nationale». «Si la musique ne peint que par la mélodie, et elle tire d’elle toute sa force, il s’en suit que toute musique qui ne chante pas, quelque harmonieuse qu’elle puisse être, n’est point une musique imitative, et ne pouvant ni toucher ni peindre avec ses beaux accords, lasse bientôt les oreilles, et laisse toujours le cœur froid» Dictionnaire de musique, article mélodie.

 

Bien que Rousseau soit  méfiant à l’égard de la polyphonie au sens savant, il sait accorder sa bénédiction aux duos: [il faut] «traiter le plus possible le duo en dialogue, et ce premier soin regarde le poète, ce qui regarde le musicien , c’est de trouver un chant convenable au sujet, et distribué de telle sorte, que, chacun des interlocuteurs parlant alternativement, toute suite du dialogue ne forme qu’une mélodie qui, sans changer de sujet, ou du moins sans altérer le mouvement, passe dans son progrès d’une partie à l’autre sans cesser d’être une, et sans enjamber. Quand on joint ensemble les deux parties, ce qui doit se faire rarement et durer peu, il faut trouver un chant susceptible d’une marche par tierces ou sixtes dans laquelle la seconde partie fasse son effet sans distraire l’oreille de la première». Ces recommandations orthodoxes sont le point faible de la théorie de Rousseau. Son obsession idéologique de l’intelligibilité et de la simplicité pour la simplicité On voit bien que Rousseau n’a pas écouté, les magnifiques duos, trios et quatuors chantés des Noces de Figaro (1786) ou du Don Giovanni (1787) de Mozart  dans lesquels la simultanéité des voix, loin d’être confuse et savante est d’une beauté musicale exceptionnelle.

 

 

L’harmonie. Qu’est-ce qu’une musique naturelle pour Rousseau ? C’est une musique qui va au cœur, qui suscite des émotions, et qui, non content de plaire, touche et remue l’âme humaine. «Il n’y a que les passions qui chantent, l’entendement ne fait que parler». Il n’est pas besoin d’être savant pour être musicien, il suffit d’ouvrir les oreilles et de laisser parler son cœur. «Les beautés harmoniques sont des beautés savantes qui ne transportent que des gens versés dans l’art; au lieu que les véritables beautés de la musique, étant de la nature, sont et doivent être également sensibles à tous les hommes savants et ignorants»  Dictionnaire de la musique, article harmonie. Et pour faire le lien avec la querelle des bouffons: (...) toute musique où l’harmonie est scrupuleusement remplie, tout accompagnement où tous les accords sont complets, doit faire beaucoup de bruit, mais avoir très peu d’expression: ce qui est précisément le cas de la musique française. (Lettre sur la musique française).

 

Rousseau, dans l’article harmonie de son dictionnaire de musique (1749-1764) critique les insuffisances des explications de Rameau: «Le principe physique de la résonance nous offre les accord isolés et solitaires, il n’en établit pas la succession. Une succession régulière est pourtant nécessaire», écrit-il. Ce n’est que par le rapport des sons et par l’analogie des intervalles qu’on peut établir la liaison dont il s’agit, et c’est là le vrai et l’unique principe d’où découlent toutes les lois de l’harmonie et de la modulation (...) la musique, étant un discours, doit avoir comme lui ses périodes, ses phrases, ses suspensions, ses repos, sa ponctuation de toute espèce, et que l’uniformité des marches harmoniques, n’offriraient rien de tout cela»

 

L’idée principale est que Rameau part de l’harmonie (une succession d’accords) pour trouver une mélodie qui pourrait s’y adapter. Au contraire, Rousseau pense que c’est de la mélodie seule, la plus apte à exprimer les accents naturels des sentiments (on retrouve là ses thèses connues), à partir de laquelle on trouve un accompagnement, moins important. Un autre argument de Rousseau est de battre en brèche le label ‘naturel’ de l’harmonie ramiste considérant que de tous les peuples de la terre, seuls les européens ont adoptés l’harmonie, les autres se contentant de mélodies seules non accompagnées.

 

 

 

Rousseau explique que la langue française est « celle des philosophes et des sages » et « est peu propre à la poésie, point du tout à la musique»  Si l’on demandait laquelle de toutes les langues doit avoir une meilleure grammaire, je répondrais que c’est celle du peuple qui résonne le mieux ; et si l’on demandait lequel de tous les peuples doit avoir une meilleure musique, je dirai que c’est celui dont la langue y est le plus propre (...) Or s’il y a en Europe une langue propre à la musique, c’est certainement l’italienne ; car cette langue est douce, sonore, harmonieuse et accentuée plus qu’aucune autre, et ces quatre qualités sont précisément les plus convenables au chant (...)  «Elle est douce parce que les articulations y sont peu composées, que la rencontre des consonnes y est rare et sans rudesse, et qu’un très grand nombre de syllabes n’y étant formées que de voyelles, les fréquentes élisions en rendent la prononciation plus coulante; elle est sonore, parce que la plupart des voyelles y sont éclatantes, qu’elle a peu ou point de voyelles nasales, et que les articulations rares et faciles distinguent mieux le son des syllabes, qui en devient plus net et plus plein (...) Il n’est pas besoin, pour juger de ceci, d’entendre la langue, il ne faut qu’avoir des oreilles et de la bonne foi». Pour Rameau, musique et langue sont distinctes.

 

 

III - Les conceptions dramatiques et le rapport au public.

 

En fait, Rousseau se penche sur deux éléments:

le texte:  les livrets des opéras de Rameau reposent essentiellement sur des drames mythologiques, des sujets «nobles», classiques, académiques. Les héros et les personnages déifiés, mythifiés sont des statues figées. Rousseau dit en quelque sorte: «Ne faites plus chanter des dieux et des lutins, faites parler des maîtres, des valets, des courtisanes, des bourgeois, des soubrettes, faites les s’aimer, se haïr, se trahir, se disputer, faites-les vivre» Catherine Kintzler,  dans Rousseau, Jean-Jacques, Ecrits sur la musique, Stock/musique, 1979, p.L

 

 

La querelle des bouffons entraîne une dualité plus générale qui porte toujours à discussion : le rapport musique/texte. C’est toujours la même histoire:  la musique n’est-elle intéressante que parce qu’elle sert le texte et l’action ?  ou bien peut-elle être appréciée par elle même (si on l’écoute sans comprendre les paroles ni l’action, ce qui peut arriver souvent...)

 

Est-il souhaitable de séparer musique et texte dans débat opposant deux esthétiques de l’opéra ? Il est extrêmement difficile de la faire, mais Rousseau développe ses arguments autour de ces deux éléments séparés, texte et musique.

 

La disposition Aria / récitatifs. On peut juger de l’idée de nos musiciens sur la constitution d’un opéra, par la singularité de leur nomenclature. Ces grands morceaux de musique italienne qui ravissent, ces chefs d’œuvres de génie qui arrachent les larmes, qui offrent les tableaux les plus frappants, qui peignent les situations les plus vives, et portent dans l’âme toutes les passions qu’ils expriment, les français les appellent des ariettes. Ils donnent le nom d’airs à ces insipides chansonnettes dont ils entremêlent les scènes de leurs opéras, et réservent celui de monologues par excellence à ces traînantes et ennuyeuses lamentations à qui il ne manque, pour assoupir tout le monde, que d’être chantées juste et sans cris. Dans les opéras italiens, tous les airs sont en situation et font partie des scènes. Tantôt c’est un père désespéré qui croit voir l’ombre d’un fils qu’il a fait mourir injustement lui reprocher sa cruauté; tantôt c’est un prince débonnaire qui, forcé de donner un exemple de sévérité, demande aux dieux de lui ôter l’empire, ou de lui donner un cœur moins sensible. Ici, c’est une mère tendre qui verse des larmes en retrouvant son fils qu’elle croyait mort; là c’est le langage de l’amour, non rempli de ce fade et puéril galimatias de flammes et des chaînes, mais tragique, vif, bouillant, entrecoupé, et tel qu’il convient aux passions impétueuses. C’est sur de telles paroles qu’il sied bien de déployer toute les richesses d’une musique pleine de force et d’expression, et de renchérir sur l’énergie de la poésie par celle de l’harmonie et du chant. Au contraire, les paroles de nos ariettes, toujours détachées du sujet, ne sont qu’un misérable jargon emmiellé qu’on est trop heureux de ne pas entendre; c’est une collection faite au hasard du très petit nombre de mots sonores que notre langue peut fournir, tournés et retournés de toutes les manières, excepté de celle qui pourrait leur donner du sens. C’est sur ces impertinents amphigouris [1738, Ecrit ou discours burlesque rempli de galimatias [1580, discours, écrit confus, embrouillé, inintelligible]] que nos musiciens épuisent leur goût et leur savoir, et nos acteurs leurs gestes et leurs poumons: c’est à ces morceaux extravagants que nos femmes se pâment d’admiration. Et la preuve la plus marquée que la musique française ne sait ni peindre ni parler, c’est qu’elle ne peut développer le peu de beautés dont elle est susceptible que sur des paroles qui ne signifient rien. Cependant, à entendre les français parler de musique, on croirait que c’est dans leurs opéras qu’elle peint de grands tableaux et de grandes passions, et qu’on ne trouve que des ariettes dans les opéras italiens, où le nom même d’ariette et la ridicule chose qu’il exprime sont également inconnus. Il ne faut pas être surpris de la grossièreté de ces préjugés; la musique italienne n’a d’ennemis, même parmi nous, que ceux qui n’y connaissent rien, et tous les français qui ont tenté de l’étudier dans le seul dessein de la critiquer en connaissance de cause, ont bientôt été ses plus zélés admirateurs.

 

Rousseau se lance enfin dans une diatribe contre le récitatif français en prenant pour exemple Armide de Lully (1686).

 

 

Cette lettre est loin des querelles idéologiques au sens large, sur la nature, les sujets des opéras, de l’esthétique... car elle colle et s’appuie sur des éléments très concrets. C’est peut-être ce qui fait aussi sa faiblesse, en ne prenant pas de recul suffisant. Il est toujours assommant  d’entendre une justification par A+B que telle esthétique est meilleure qu’une autre. La querelle des bouffons est ni plus ni moins comme déjà dit plus haut, qu’un conflit entre anciens et modernes, entre deux cultures différentes.

 

On notera aussi à quel point le manque d’expérience pratique et de métier de musicien, ne l’empêche en aucun cas de s’engager férocement dans ce débat au même titre qu’éducateur contestable, il écrivait son magistral traité sur l’éducation, l’Emile.

 

 

IV - Exemples

 

Comment ces conceptions s’entendent-t-elles dans la musique ?

 

EXTRAIT n°1 -  Rameau, Jean-Philippe, Castor et Pollux (1737). [Cd1 plage 3, 3’09] Prologue, Scène première. Avant le début de l’action proprement dite (Castor et Pollux sont frères jumeaux, Pollux est immortel, pas Castor. Celui-ci, roi de Sparte, est tué. Son amante Télaïre est inconsolable. Son frère immortel, Pollux venge celui-ci en tuant à son tour le meurtrier de son frère. Il déclare également sa flamme à Télaïre. Après divers rebondissements, Jupiter annonce le partage de l’immortalité entre les deux frères). Le prologue est un divertissement sur le thème de la paix retrouvée, autour de Mars, dieu de la guerre dompté par Vénus, Minerve, L’Amour et les Plaisirs. Une douce symphonie mêlée de quelques bruits de guerre, annonce la descente de Vénus et de Mars. Ce Dieu paraît sur un nuage, enchaîné par les amours, aux pieds de Vénus.

 

      1)  Personnages mythiques

   2) Pas de mélodie, petit thème qui revient, c’est une vraie chanson, pas du parler chanté

       déclamé. Pas de différence claire récitatif / aria 

 

ECOUTE

 

C’est une sorte de parler-chanté car il n’y a pas de thème. Des prouesses vocales. Tout pousse à dire que la musique ne fait qu’habiller l’action purement symbolique. C’est de la musique certes, mais plus dans le sens d’une décoration ou l’expression musicale pure, intrinsèque n’existe pas. Dans un opéra, la question habituelle qu’on se pose est de savoir si la musique est au service de l’action ou si elle a une existence propre. La manifestation la plus évidente d’une véritable existence musicale  est la présence d’ou Aria (mot italien) avec un thème, une mélodie récurente, des refrains, des couplets. La prosodie française s’accoutume mal d’être «malmenée» par des répétitions. Il s’agit d’une sorte de composition continue, plus déclamatoire, donc au service du texte, que musical, avec des arrêts fréquents, qui cassent la dynamique musicale.

 

 

 

EXTRAIT n°2 -  Pergolesi, Giovanni Battista, La Serva Padrona (1733). [plage 9, 2’06 et 10, 3’51  6 minutes en tout] 

 

L’action:  Cet intermezzo (plus qu’Opéra) raconte comment la jeune servante Serpina parvient à se faire épouser par son maître Uberto. Déjà, plus rien à voir avec les sujets mythologiques de Rameau. Une pièce aux enjeux simples, dont le charme éloigné du cérémonial ramiste et lulliste, tient dans la simplicité des enjeux, aux sentiments purs et simples, frais et dans les jolies mélodies des Arias.

 

Rousseau poursuit: Je puis vous citer une duo comique qui est connu de tout le monde, et je le citerai hardiment comme un modèle de chant, d’unité, de mélodie, de dialogue et de goût, auquel, selon moi, rien ne manquera, quand il sera bien exécuté, , que des auditeurs qui sachent l’entendre: c’est celui du premier acte de la Serva Padrona [de Pergolèse], Lo conosco a quelglocchietti, etc... J’avoue que peu de musiciens français sont en état d’en sentir les beautés

 

ANNONCER RECITATIF ET ENSUITE L’ARIA

 

Dans l’opéra italien, la différence entre le récitatifs (expliquer) et les arias est nettement marquée. Soit il s’agit d’un récitatif soit d’un air. De sorte que action et musique se côtoient de manière efficace: On sait alors clairement: on connaît la progression de l’action, et on apprécie les arias purement musicaux. Ainsi l’opéra devient «efficace», au sens où il saura captiver l’attention du public. C’est le modèle qui sera adopté dans le futur, tels dans les opéras de Mozart.

 

EXTRAIT n°3 -  Rousseau, Jean-Jacques, Le devin du Village (17xx). [K7, 1’40] 

 

EXTRAIT n°4 -  Mozart, Wolfgang Amadeus, Don Giovanni (1787). [Cd 1, plage 14, 3’33] 

 

 

V - Conclusion

 

Rameau se défend principalement par 1) ses compétences musicales « professionnelles » bien plus élevées et approfondies (je connais mieux la musique que vous la preuve regardez tout ce que j’ai composé) que tous les autres pamphlétistes, encore que cet argument puisse être discuté 2) son principe de l’ «harmonie réduite à ses principes naturels », c’est à dire dans une théorie physique complètement étrangère, au fond, aux préoccupations du mélomane de base. Après tout, ça n’intéresse personne à part des scientifiques du son,  de savoir comment fonctionne le phénomène physique du son. Ce qu’il y a d’intéressant est que Rameau se défend avec des arguments très faibles et « impopulaires ». On peut lui accorder un « métier » de compositeur certes bien plus élevé qu’à tous les autres, surtout les bavards français et Rousseau le premier, mais il sera balayé par un vent populaire qui ne s’intéresse de toutes façons plus aux sujets pompiers et à une musique académique.

 

Cette querelle marque d’une part à quel point le XVIIIe est riche en idées, débats et confrontations idéologiques de toutes parts, et plus précisément qui marque la rupture entre le style classique au sens XVIIe et une esthétique qui deviendra une référence pour Mozart, Schubert, Beethoven ou Verdi. En ce qui concerne la musique française, malgré les Gossec, Mehul et Grétry ou même Berlioz, elle ne retrouvera ses lettres de noblesse qu’après le romantisme avec Debussy au début du XXe.

 

A première vue, tout penchait en faveur de Rameau: lumières éducation, goût, culture, sans compter l’énorme poids de son œuvre musicale. Pourtant, aux yeux de l’histoire, ce fut lui le vaincu, et Rousseau fut l’un des premiers à sonner le glas de l’opéra français. Comment expliquer une si étrange destinée ? Ce que Rameau avait pour lui, c’étaient des arguments. Ce qu’il avait contre lui était plus fort que des arguments: c’était le mouvement artistique de l’époque » Catherine Kintzler,  dans Rousseau, Jean-Jacques, Ecrits sur la musique, Stock/musique, 1979, p.LII

 

 

BIBLIOGRAPHIE

 

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Rameau, Jean-Philippe, Nouveau système de musique théorique, 1726

Rameau, Jean-Philippe, Observations sur notre instinct sur la musique, 1754 où Rameau

                                       défend la musique française

Vendrix, Ph, (sous la direction de), L’Opéra comique en France au XVIIIe siècle, Mardaga,

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Baud-Bovy, Samuel, Jean-Jacques Rousseau et la musique, Textes recueillis et présentés

                par Jean-Jacques Eigeldinger, Langages, A la baconnière, Neuchâtel, 1988

Cannone, Belinda, Musique et littérature au XVIIIe siècle, Puf, Que sais-je ? n°3336, 1998

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              la direction de Roland-Manuel, collection La Pléiade, p.1656

Launay, Denise, La querelle des bouffons, Textes des pamphlets avec introduction, 

              commentaires et index, Minkoff reprint, Genève, 1973

Malignon, Jean, Rameau, coll. solfèges/seuil, 1960, réédition 1988

Rousseau, Jean-Jacques, Dictionnaire de la musique, 1749-1764, préface de Jean-Jacques

              Eigeldinger, Minkoff, Genève, 1998

Rousseau, Jean-Jacques, Lettre sur la musique française, 1753  (voir ouvrage suivant ou

              édition La Pléiade: Ecrits sur la musique de J.J. Rousseau)

Rousseau, Jean-Jacques, Essai sur l’origine des langues où musique et langue ont la même

              origine

Rousseau, Jean-Jacques, Ecrits sur la musique (dont la Lettre sur la musique française),

               Préface de Catherine Kintzler, Stock/musique, 1979

Tiersot, Julien, Jean-Jacques Rousseau, coll. Les Maîtres de musique, Librairie Félix Alcan,

              Paris, 1912

 

 

DISCOGRAPHIE

 

Pergolesi, Giovanni Battista, La Serva Padrona (1733), Ensemble baroque de Nice,

              direction: Gilbert Bezzina, disques Pierre Verany, 1995

Rameau, Jean-Philippe, Castor et Pollux (1737), Les Arts Florissants, direction: William       

               Christie, Harmonia Mundi, 1993

Rameau, Jean-Philippe, Hippolyte et Aricie (1733), Les musiciens du Louvre, direction:

               Marc Minkowski, Archiv production, 1995

Rousseau, Jean-Jacques, Le Devin du village (1752), Alpe Adria Ensemble, direction: René

              Clemencic, Nuova Era, Mittelfest, 1991